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from Écrire et dormir

J’ouvre les yeux allongé dans mon lit. Un peu fatigué de la veille encore, il m’est d’autant plus difficile de me lever que la chaleur des draps m’enveloppe nu dans un confort onirique. Seul avec mes pensées, je m’imagine poser la dernière page de mon œuvre sur ce manuscrit sans fin. Le tissu léger glisse sur mon épaule, découvrant mon corps scarifié par des années de sacrifices et de dévotions. Un frisson me parcourt l’échine, et je décide de m’habiller. Le sol est agréable. Les rayons de soleil dansent doucement dans le patio. Il fait chaud. Je me drape dans un linge propre et m’approche de mon outil de travail. De torture peut-être. Je suis le seul à pouvoir le faire. Et le monde entier compte sur moi. Mon père aussi. Je lui dois tout. Je lui dois la vie.


La pièce n’est pas très grande. Les distractions inexistantes. J’entre et la porte se ferme doucement derrière moi. Les pierres laissent passer quelques rayons de soleil qui illuminent la pièce avec délicatesse. Une chaise en bois m’attend. Elle fait face à un bureau en chêne doux au toucher. Coincé entre trois murs, il ne peut accueillir qu’une seule personne. Je m’assois dans un grincement de vieille librairie. Le parquet accompagne cette captivante mélodie, me rappelant insidieusement ma longue expérience à cette tâche infinie. Au début, le parquet ne craquait pas. Face à moi, le papier de la veille est resté là où je l’ai laissé. Une étagère me surplombe. Des milliers de feuilles vierges et de crayons de charbon noir attendent patiemment que j’en vienne à bout. Mon manuscrit est là, sur ma gauche. Comme chaque matin, j’entreprends de le relire. Comme chaque matin, je constate la pauvreté de mon intellect, la déception, mon manque de créativité et mon incapacité à écrire simplement. Comme chaque matin, je jette presque un pour-cent de mon travail. Comme chaque journée, je la passe à remplacer ce que j’ai détruit. En mieux. En plus long.


Je sors de ma vierge de fer et je titube de fatigue. Il fait nuit. J’ai faim. Je traîne ma pauvre âme jusqu’à la cuisine où des mets tous plus raffinés les uns que les autres m’attendent. Mais là, ce soir, je n’en peux plus. J’ingère un bout de pain, un peu d’eau, et je m’effondre sur mon lit propre. Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai pris du retard. Je suis seul. Même le sommeil m’a abandonné. Mon travail est celui de milliers de générations. Je suis l’écrivain ultime. Celui qui a tout commencé, et celui qui écrira la dernière lettre. Tous ces noms, ces milliers de noms, ces milliards de noms, pourquoi ? La solitude me tue. J’ai beau être entouré de l’humanité tout entière, je suis seul dans ce lit, je suis seul dans cette pièce toxique, je suis seul dans ce satané paradis. Il n’y a personne pour m’aider, pour me parler ou pour me divertir. Toutes ces vies créées, toutes ces vies terminées. Ces gens heureux. Ces gens malheureux. Et moi je n’ai rien. Et je me dis : « À quoi bon ? »


Je me réveille comme si je n’avais pas dormi. Les idées claires, mais fatigué. La solitude est terrible, mais c’est encore pire lorsqu’on croit l’avoir vaincu par le simple effort de l’esprit. Je me lève sans hésitation. Je traverse les tomettes chaudes de la cuisine. Je pousse la porte grinçante, et n'entends même plus le bois mourant. Je m'approche de ce bureau criminel. Et j'efface mon nom.

 
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from Écrire et dormir

J'aime bien me promener le long du canal, avec ma femme, ma fille, et toute mon âme. Surplomber l'eau silencieuse du matin. Laissant filer le temps, les oies et les canards.

Sur ce pont de pierre, drapé dans le brouillard, intringué, je regardais... c'est ça ! Une main ! Un bras, un corps, bien vivant, d'une belle femme. Elle nageait vers nous, avec douceur, sans mal.

Je rêvassais, heureux, dans le froid hivernal. Elle avait disparu, glissant comme une lame. Ma fille s'amusa : « Va-t-elle ressortir plus loin ? — Après la voiture, traversons la rue. Courons voir ! »

Est-elle ressortie, la dame ? Peut-être. Il est tard. Aujourd'hui, mon cœur se serre, comme le fait mon poing, à chaque fois que je pense à cette petite dame. Mais j'aime toujours me promener le long du canal.

Avec ma femme, et ce qu'il reste de mon âme.

 
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from Écrire et dormir


⚠️ Ce texte contient de nombreuses références implicites et explicites à des actes de violences, notamment sexuelles, sur un jeune enfant ⚠️


« C'est l'histoire d'un petit enfant qui se balade dans la forêt à la recherche de son doudou. » Mani écoutait attentivement. Assise dans son lit, elle adorait les histoires de son père qu'il inventait chaque soir sur le moment. Habillée d'un simple pyjama, elle concentrait son regard sur l'espace vide de la pièce comme pour ne pas perturber le seul sens vraiment utile. Le regard de celle qui écoute. Son père levait les yeux au ciel en recherche d’inspiration. La suite de l’histoire, il la connaissait, mais c’est autre chose qu’il voulait raconter. Un petit enfant à la recherche d’un doudou, que peut-il bien lui arriver ? Des intrusions traumatiques polluaient sa créativité et l’amenaient sur des terrains glissants, morbides et suicidaires. Il finissait toujours par trouver une suite. Un petit ajustement qui changeait le passé et rendait la vie plus belle. Moins réelle peut-être, aussi. Mani ne savait pas tout ça ; elle ne voyait que son père, le nez en l’air, à la recherche d’une millième histoire originale. Elle ne savait pas qu’il luttait chaque seconde pour rester en vie.


C’était un homme tout à fait banal de l’extérieur. Aimable, serviable, toujours prêt à laisser sa place, joyeux, motivé, doué et combatif. Un type bien. Il se leva péniblement à 6h45, réveilla sa fille d’un chuchotement à l’oreille et d’un baiser sur la joue. Il prépara son repas du midi qu’elle devrait avaler en vitesse à l’école : deux petits sandwichs avec trois tranches de concombres, une tranche de tomate et deux morceaux de fromage, un peu d’eau et une banane. Après quelques minutes, Mani arriva enfin dans la cuisine pour déguster religieusement son petit déjeuner en compagnie de son père. Un peu de lait et des biscuits. Iels discutèrent de tout et de rien, de la vie, des belles choses comme des mauvaises, des rêves et des cauchemars. Rassasié·es, Mani traîna des pieds jusqu'à sa chambre pour s’habiller, laissant à son père le temps de préparer ses affaires : son ordinateur, son téléphone, et ses clefs. Un type banal, pour une vie banale.


Mani aimait bien l’école. Son père l’y déposa en vélo à 8h15 précisément, comme chaque matin. Il salua l’institutrice qui répondit d’un sourire, vite interrompu par une bande de bambins de quatre à six ans à la recherche d’attention. C’était un endroit calme, où les enfants s’aimaient et jouaient ensemble. Mani pouvait vaquer à ses occupations sans contraintes, sans jugements ni reproches. Elle y allait de bon cœur. Elle était heureuse. Oui, Mani aimait bien l’école.


Quelques kilomètres plus tard, son père arriva enfin devant l’imposant bâtiment de verre et de béton où il attacha son vélo pour la journée. Il était 9h00. Il ouvra la porte coulissante d’un geste rapide, salua la réception et grimpa trois étages pour s’installer à son bureau. D’autres collègues arrivèrent quelques minutes plus tard, riant aux éclats, sûrement. Malgré le travail pénible et répétitif, la journée passa vite. Le repas ou les pauses café étaient des moments de repos appréciés, riches d’échanges avec des collègues, que d’aucuns pourraient considérer comme des ami·es. Peut-être. Iels discutaient, iels riaient. Iels étaient heureux·ses. C’était une bonne chose.


17h00. Mani terminait l’école peu après le déjeuner, mais elle rejoignait un autre établissement pour jouer encore un peu avec ses ami·es jusqu’en fin de journée. Ce jour-là, son père arriva en sueur, épuisé par la route parcourue beaucoup trop vite pour que le vélo reste un moyen de transport sûr. Juste avant la fermeture, il récupéra sa fille et rentra doucement à la maison.

« Comment s’est passée ta journée ma chérie ? — Je veux pas te dire. — Oh. Il y a un problème ? — Non, mais j’aime pas Miko. Il est embêtant c’est un garçon. — Qu’est-ce qu’il fait d’embêtant ? — Il me tape. Les garçons tapent tout le temps. »


La maison était bien rangée, propre et sans âme. Mani n’aimait pas les maisons mortes, alors comme chaque soir, elle courut dans sa chambre pour sortir tout ce que ses bras menus pouvaient porter. Elle jeta tout dans le salon et couvrit le sol de pièces en bois, en plastique et en tissu. La maison prenait des couleurs partout où elle allait, et même si son père préférait pouvoir circuler sans encombre, il se ravissait du tableau coloré que le chaos de sa fille générait.

« Tu ne voudrais pas me parler un peu de Miko ma chérie ? — Je t’ai dit non. — Tu veux que j’en parle avec l’institutrice ? — Si tu veux. »


Après le repas, Mani profita du temps qu'elle avait pour jouer avec son père, avant de se préparer pour aller se coucher. Iels ne passaient pas beaucoup de temps ensemble. Quatre heures par jour tout au plus, en comptant le trajet en vélo, c’est peu.

« Donc je dis quoi à ton institutrice ? T’es d’accord pour que je lui dise que Miko n’est pas gentil et qu’il te tape ? — Le problème c’est pas Miko c’est les garçons papa. — D’accord. Je vais lui dire ça. Et à moi est-ce que tu peux me dire ce qu’ils font les garçons ? — Ils tapent, mais j’ai pas envie de t’en parler papa. — D'accord. Tu sais quand on a un problème, la meilleure chose à faire c’est d’en parler, à moi ou à quelqu’un d’autre. Mais c’est important de prendre son temps. Quand tu seras prête. — Et toi papa ? Quand tu as des problèmes tu m’en parles ? »

Bien sûr que non, pensa-t-il, avant de poursuivre :

« Oui, je te dis tout ma chérie. — Tu me racontes une histoire papa ? — Bien sûr. »


« C'est l'histoire d'un petit enfant qui se balade dans la forêt à la recherche de son doudou. Oslo, c’est son nom, l’avait perdu un peu plus tôt dans la journée. Un joli lapin, usé par le temps et les intempéries, dont les perles noires des yeux avaient été remplacées par un bouton de chemise bleu d’un côté, et une simple croix d’une chute de fil rose de l’autre. Il savait où il se trouvait parce que toutes les semaines, son doudou filait à toute allure comme le bonhomme en pain d’épice de la chanson et se cachait dans la forêt. Alors il sortit sans un bruit de la maison, ouvrit délicatement la porte pour que son père ne l’entende pas, et partit entre les arbres. Il chercha, il chercha, et là ! Il est là ! Le doudou ! Quel petit coquin ce doudou. Heureusement qu’il l’a trouvé, il va bientôt pleuvoir. Il courut le chercher, le prit dans ses bras et lui fit un gros câlin. Lorsqu’il se retourna, il vit son père, droit debout, aux yeux profonds et aux sourcils cassés. Il le prit par le bras, fort, si fort qu’il tomba par terre. Mais Oslo tenait le doudou, il le tenait serré, serré contre lui, contre son cœur. Il le protégerait, oui il le protégerait. Oslo tentait de se remettre sur ses pieds pour pouvoir marcher et alléger la douleur sur son bras, mais son père était trop rapide, trop fort et trop violent. Il le ramena à la maison, en colère, et le jeta dans son lit. Feignant de se contenir, faussement dépassé par les évènements, dans un déchaînement fataliste, il lui dit : « Je t’ai déjà dit de ne pas partir tout seul ! Tu n’as pas le droit de partir tout seul ! Saloperie de môme ! ». Oslo pleurait. Il implorait « Papa s’il te plaît, ne fais pas mal à mon doudou papa ». La poigne sur son bras lui brulait la peau jusqu’à l’os. Il sentait la tension se propager jusqu’au coude, et craignait qu’un jour il ne casse. Il sentait son père le frapper, le toucher et le déshabiller. Il était nu. La violence devint inaudible. Invisible. Indicible. Il pensa à son coude qui le brulait, à son doudou qui pleurait, à ces adultes qui ne savaient pas et à ces adultes qui savaient. Il serra son doudou, bien fort contre sa peau en lui murmurant que tout ça serait bientôt fini. »


Oslo luttait. Il se disait que sa fille n’était pas prête, mais sans doute savait-il qu’il ne l’était pas non plus. « Non ma fille, balbutia-t-il à son esprit traumatisé, je ne te dirai pas tout ». À voix haute, il entama une nouvelle fois la réécriture de sa vie, bercé dans un voile invisible de déni volontaire : « Miko, c’est son nom, avait perdu son doudou un peu plus tôt dans la journée. Un joli lapin, un peu usé par les câlins et les bisous, dont les perles noires des yeux brillaient de mille éclats au soleil. Il lui manquait tellement et il était si triste, qu’il embêtait tous ceux et celles qui croisaient sa route. Il ne voulait pas qu’on le voit pleurer, alors à la place il se mettait en colère. Surtout contre les gens heureux. Miko était un peu jaloux des gens heureux, mais surtout, Miko était triste. Personne n’y faisait vraiment attention. Personne ne s’inquiétait. Sans faire un bruit, il partit en expédition dans la forêt avec son manteau, sa gourde et une banane, à la recherche de son lapin. Après des heures à tourner en rond et le ventre bien rempli, à chercher dans les buissons, dans les arbres, dans les terriers et même dans les trous de souris, il finit par arriver dans un petit recoin de la forêt où des lampions chassaient les ombres. Lorsqu’il passa la tête entre deux feuillages, il aperçut une incroyable ronde : des dizaines de doudous assis autour d’un feu, chantant et dansant. Il y avait le lapin de Miko, mais aussi l’ours de Grut, la souris d’Anna, la poupée de Juana et plein d’autres qu’il ne connaissait pas. En l’entendant hoqueter de surprise, le doudou de Miko se retourna et dit « Ne t’inquiète pas, je vais bien. Je suis avec mes ami·es maintenant ! Tu es grand et toi aussi tu peux avoir des ami·es. » Miko était très surpris ! Certes, un doudou qui parle, c’est bizarre, mais des ami·es, lui ? Ça n’est pas toujours facile d’avoir des ami·es. Parfois les papas et les mamans n’expliquent pas bien comment en avoir. Miko salua les doudous et rentra chez lui un peu triste de revenir seul, mais en même temps rassuré. Son doudou allait bien. Et il était heureux. Et il était grand maintenant. Et il voulait des ami·es. Des gens qui l’aiment, et des gens qu’il aime. À partir de ce moment-là, Miko devint beaucoup plus gentil avec ses camarades de l’école. Et tout le monde souriait jusque dans leur cœur. »


Mani ne dormait pas. Elle écoutait. Elle réfléchissait.

« Tu as des ami·es toi papa ? — Non. Papi ne m’a pas vraiment expliqué comment avoir des ami·es. — Moi j’ai des ami·es. Pourquoi le papa de Miko il le console pas ? — Je ne sais pas, les papas ne sont pas toujours gentils tu sais. — Toi tu es gentil papa. — Merci ma chérie. — Fais de beaux rêves, je t’aime. — Je t’aime ma chérie. »


Un jour de plus. « À quoi bon, murmura Oslo une nouvelle fois, à quoi bon ? »

 
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from Écrire et dormir

L'été, Beau et pluvieux, Comme un nouveau-né envoyé des cieux. Je découvre le sein, la vie et l'amour démesuré.

L'automne, Doux, fruité comme Mon verger inavoué ; garçon, somme De la vie, des autres et des violences monotones.

L'hiver, Mort, vide et sans dieux, Brisant la coquille de milliers d'œufs, Dans lesquels, traumatisées, dorment l'ivresse et la colère.

Le printemps, Le sang et le sein, Enfin, sans voile, sans masque, sans rien ! L'enfant est une fille, une femme, un mort rendu vivant.

 
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