Nº11 : Azraël

J’ouvre les yeux allongé dans mon lit. Un peu fatigué de la veille encore, il m’est d’autant plus difficile de me lever que la chaleur des draps m’enveloppe nu dans un confort onirique. Seul avec mes pensées, je m’imagine poser la dernière page de mon œuvre sur ce manuscrit sans fin. Le tissu léger glisse sur mon épaule, découvrant mon corps scarifié par des années de sacrifices et de dévotions. Un frisson me parcourt l’échine, et je décide de m’habiller. Le sol est agréable. Les rayons de soleil dansent doucement dans le patio. Il fait chaud. Je me drape dans un linge propre et m’approche de mon outil de travail. De torture peut-être. Je suis le seul à pouvoir le faire. Et le monde entier compte sur moi. Mon père aussi. Je lui dois tout. Je lui dois la vie.


La pièce n’est pas très grande. Les distractions inexistantes. J’entre et la porte se ferme doucement derrière moi. Les pierres laissent passer quelques rayons de soleil qui illuminent la pièce avec délicatesse. Une chaise en bois m’attend. Elle fait face à un bureau en chêne doux au toucher. Coincé entre trois murs, il ne peut accueillir qu’une seule personne. Je m’assois dans un grincement de vieille librairie. Le parquet accompagne cette captivante mélodie, me rappelant insidieusement ma longue expérience à cette tâche infinie. Au début, le parquet ne craquait pas. Face à moi, le papier de la veille est resté là où je l’ai laissé. Une étagère me surplombe. Des milliers de feuilles vierges et de crayons de charbon noir attendent patiemment que j’en vienne à bout. Mon manuscrit est là, sur ma gauche. Comme chaque matin, j’entreprends de le relire. Comme chaque matin, je constate la pauvreté de mon intellect, la déception, mon manque de créativité et mon incapacité à écrire simplement. Comme chaque matin, je jette presque un pour-cent de mon travail. Comme chaque journée, je la passe à remplacer ce que j’ai détruit. En mieux. En plus long.


Je sors de ma vierge de fer et je titube de fatigue. Il fait nuit. J’ai faim. Je traîne ma pauvre âme jusqu’à la cuisine où des mets tous plus raffinés les uns que les autres m’attendent. Mais là, ce soir, je n’en peux plus. J’ingère un bout de pain, un peu d’eau, et je m’effondre sur mon lit propre. Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai pris du retard. Je suis seul. Même le sommeil m’a abandonné. Mon travail est celui de milliers de générations. Je suis l’écrivain ultime. Celui qui a tout commencé, et celui qui écrira la dernière lettre. Tous ces noms, ces milliers de noms, ces milliards de noms, pourquoi ? La solitude me tue. J’ai beau être entouré de l’humanité tout entière, je suis seul dans ce lit, je suis seul dans cette pièce toxique, je suis seul dans ce satané paradis. Il n’y a personne pour m’aider, pour me parler ou pour me divertir. Toutes ces vies créées, toutes ces vies terminées. Ces gens heureux. Ces gens malheureux. Et moi je n’ai rien. Et je me dis : « À quoi bon ? »


Je me réveille comme si je n’avais pas dormi. Les idées claires, mais fatigué. La solitude est terrible, mais c’est encore pire lorsqu’on croit l’avoir vaincu par le simple effort de l’esprit. Je me lève sans hésitation. Je traverse les tomettes chaudes de la cuisine. Je pousse la porte grinçante, et n'entends même plus le bois mourant. Je m'approche de ce bureau criminel. Et j'efface mon nom.